Un podcast de lecture et d'écriture autour du livre "La Vie devant soi", de Romain Gary (alias Emile Ajar)

Dans ce 18e épisode de La Page Sensible, je vous parle d’une des plus grandes claques littéraires de ma vie : le roman « La Vie devant soi », pour lequel un certain Émile Ajar a refusé le Prix Goncourt en 1975. Dans une langue à la fois ultra-candide, semi-désespérée et imbibée de l’humour le plus noir, le petit Momo nous raconte son enfance à Belleville chez Madame Rosa, une ancienne prostituée juive qui fait pension pour les enfants de ses collègues plus jeunes. Un récit qui fait sans cesse rire et pleurer, porté par un style inimitable… Qui donne envie de se jeter sur une feuille de papier pour essayer quand même de l’imiter ! Ensuite, côté écriture, je vous confie la période de découragement que j’ai connue cet été, qui met à l’épreuve ma motivation à publier des romans, et de ce que j’essaye de mettre en place pour y remédier.

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« Moi je trouve qu’il n’y a pas plus dégueulasse que d’enfoncer la vie de force dans la gorge des gens qui ne peuvent pas se défendre et qui ne veulent plus servir. »

Le jeune narrateur de « La Vie devant soi », qui grandit dans des conditions très difficiles, ne considère pas que la vie soit toujours un cadeau. Ainsi, il aimerait bien qu’on cesse de lui rappeler à tout bout de champ qu’il a « toute la vie devant lui ». Un des nombreux exemples de l’humour noir, à la fois tordant et déchirant, qui imbibe ce magnifique roman de Romain Gary (alias Émile Ajar).

Pour « La Vie devant soi », Romain Gary (alias Émile Ajar) reçoit son DEUXIÈME prix Goncourt

L’écrivain Romain Gary, né Roman Kacew, a utilisé de nombreux pseudonymes au cours de sa longue carrière littéraire. Quand « La Vie devant soi » paraît en 1975, il a 61 ans, une carrière d’aviateur, une autre de diplomate et déjà plus de vingt ouvrages publiés derrière lui. Et, accessoirement, il a déjà reçu un prix Goncourt, qui lui a été attribué en 1956 pour « Les Racines du ciel » !

A cette époque un peu houleuse de sa vie, et pour mieux s’affranchir de la critique, il a décidé d’adopter un énième pseudonyme dans le plus grand secret. Personne ne sait que Romain Gary se cache derrière le jeune Émile Ajar, dont il fait même jouer le rôle auprès de la presse par son petit-cousin. L’auteur publiera quatre livres sous ce nom et, même quand il sera forcé de refuser le prix Goncourt en 1975 parce que le règlement stipule qu’aucun.e auteur.ice ne peut le recevoir deux fois, personne ne saura qu’il a écrit « La Vie devant soi ». Ce n’est qu’après son suicide, en 1980, qu’on apprendra la vérité…

Un roman qui questionne : avoir « la vie devant soi » est-il une bonne nouvelle ?

« La Vie devant soi » relate l’enfance houleuse d’un petit garçon, Momo, qui nous raconte lui-même ses mésaventures. Depuis aussi longtemps qu’il se souvient, le petit Momo habite chez la vieille Madame Rosa, en pension avec six ou sept autres enfants de prostituées. Cela fait si longtemps que la mère de Momo n’est pas venue le réclamer qu’il n’a aucun souvenir d’elle… Il ne sait même pas vraiment quel âge il a, car il n’a « pas été daté ».

La vie n’est pas toute rose chez Madame Rosa, qui est hantée par ses souvenirs d’Auschwitz et soupire qu’un jour elle n’arrivera plus à monter les six étages jusqu’à son taudis plein de mômes esseulés. De sa voix candide et drôle, truffée de fautes de français et imbibée d’une douceur qui parfois fait mal, Momo nous raconte sa quête désespérée d’amour.

Pourquoi ce livre a été ma plus grande claque littéraire jusqu’à présent

Franchement, si ça n’est pas déjà fait, lisez-le. Et s’il vous faut encore quelques arguments pour vous en convaincre, voici ce qui me touche tout particulièrement dans ce roman :

  • Le personnage de Momo, tellement touchant de candeur et pourtant résigné à la laideur de la vie qu’il mène. Il est trèèèès attachant.
  • La voix de ce jeune narrateur : Momo s’adresse directement à nous, s’excuse de mal raconter, fait des fautes vraiment drôles en utilisant à tort des expressions et des mots compliqués. Le style est très oral, presque sans ponctuation, et pourtant fluide : techniquement, c’est hyper balèze de la part de Romain Gary !
  • Comme dans « Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur », le point de vue de l’enfance permet d’aborder des thématiques graves avec une naïveté qui dénonce bien mieux qu’un pamphlet, mais aussi avec une douceur qui amortit les chocs. Sans en avoir l’air, Romain Gary nous parle d’immigration, de misère sociale, de prostitution, de la Shoah, de la vieillesse, de la mort, de la dépression, de l’abandon…
  • Et pourtant, c’est DRÔLE ! Le livre déborde d’un humour très noir, mais irrésistible. Tout le roman est un numéro d’équilibriste maîtrisé, entre la candeur et le glauque, l’espoir et le désespoir, le tragique et l’hilarant.
  • Le Belleville des années 1970, que Momo décrit presque tendrement et où se mélangent « les Noirs, les Juifs et les Arabes », m’a rappelé les romans de mon cher Daniel Pennac. Là aussi, on retrouve toute une galerie de personnages hauts en couleur : le vieux Monsieur Hamil qui attend la mort en djellaba au café du coin, la prostituée trans de l’immeuble qui était champion de boxe au Sénégal, et bien sûr Madame Rosa, avec ses pleurs et son drôle d’amour plein de maladresses.

Et vous, est-ce que vous avez déjà lu des livres de Romain Gary ? Ces lectures vous ont-elles autant marqué que moi ? Dites-moi tout ça en commentaire 🙂

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Christophe
Christophe
1 jour

Excellent épisode !
J’étais super content de me retrouver dans cette ambiance cruelle et tendre et drôle
Et aussid’entendre tes adaptations par le moment présent aux différentes voix de lexigence qui nous tourmente